Vivre en conscience (1)

Publié le par L'oiseau sur la branche

« Elle est la messagère de Celui qui, dans le monde de la nature comme dans celui de la grâce, nous parle à travers le voile, nous instruit et nous gouverne. La conscience est le premier de tous les vicaires du Christ. »

John-Henry Newman, Lettre au Duc de Norfolk, section 5.

 

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« Avant tout, recherche toujours dans tes actes s’ils plaisent ou déplaisent à Dieu ; n’agis jamais contre ta conscience, ni par crainte, ni par amour »

Thomas a Kempis, Parvum alphabetum monachi in schola Dei.

 

I.

Ce que l’homme doit faire, c’est sa conscience qui le lui dicte

 

« Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange ; car Dieu l’a accueilli. »

Romains, 14 ; 3.

 

     Que dois-je faire ? Cette question est parfois cruciale pour l’homme. Rarement, je crois, à dire le vrai. La plupart du temps, l’homme n’a pas à se poser cette question du devoir car la conduite à tenir lui apparaît avec clarté dans la lumière de l’amour qui conduit plus souvent qu’on ne croit nos actes. Il n’a pas à se poser cette question parce que nombre de ses choix sont moralement indifférents. C’est assurément une maladie de la conscience qui conduit certains à se poser sans cesse la question du devoir. Ceci concédé, il faut le dire, la question du devoir, lorsqu’elle se pose, témoigne du sérieux de la vie morale. Il est des choix qui ne sont pas moralement indifférents. Il est des situations où nous sentons la faiblesse, la déviation, la possible perversion de notre amour. Nous le savons parfaitement : entre ce qui est et ce qui apparaît flotte un voile d’illusions. Egoïsme, préjugés, passions, amour-propre, soucis du regard d’autrui, ignorance tout simplement : tout cela fausse notre perception du bien. Il nous faut agir dans ce brouillard qui est le lot de l’action humaine. L’homme navigue à l’estime. L’homme doit parfois choisir sans amer bien visible. Mais s’il est un homme il doit choisir. Sartre l’a dit : nous sommes condamnés à être libre. Et si nous attendons trop, si nous sommes indécis, le cours des choses nous entraînera comme le courant fait dériver le voilier déventé. Il nous faut agir, il nous faut choisir.

     Que dois-je faire ? Pour l’homme de bonne volonté, il est souvent plus difficile de savoir où est son devoir que de l’accomplir une fois connu. Ce que l’homme doit faire, c’est ce que sa conscience lui dicte. Oh,  j’entends bien l’objection. Le jeune homme qui a subi le dressage de la Hitler Jugend, ce que sa conscience lui dicte, c’est de mettre une balle dans la tempe de l’enfant juif. Mais que dire d’autre ? Que l’homme doit parfois agir contre sa conscience ? On voit bien l’horreur d’une telle idée. Ce qu’on mesure moins c’est son caractère absurde, contradictoire. Qui d’autre que ma conscience pourrait dire quand je dois aller contre ma conscience ? Un chef, une église, une tradition, une communauté ? Mais qui d’autre que ma conscience en aura reconnu l’autorité ? Non, il faut bien le reconnaître : ce que je dois faire, c’est ce que me dicte ma conscience, on ne peut sortir de là sans nier la dignité de l’homme, sans nier l’homme en tant qu’homme. La volonté de Dieu est telle : « C’est Lui qui au commencement a fait l’homme et il l’a laissé à son conseil »[1]. Et pour revenir au jeune nazi, il faut espérer qu’il trouve devant lui quelqu’un à qui une conscience mieux éclairée dictera de s’opposer au crime au péril peut-être de sa vie.

     Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de conscience ?

     La conscience n’est pas un oracle infaillible, elle n’est pas non plus un organe de la perception du bien et du mal comme l’œil serait l’organe de la vue. La conscience est un acte. Elle n’est pas l’œil, elle est la vision. Et comme la vue peut être prise en défaut, de même, la conscience peut être prise en défaut, il faudra y revenir.

     La conscience est la perception conjointe de plusieurs réalités distinctes. Par l’acte de conscience, je connais en même temps (c’est le sens même du mot si on se réfère à l’étymologie) que je suis ; que je suis dans un monde d’êtres qui ne sont que des objets et d’êtres qui sont en même temps sujets - des choses et des personnes - ; qu’en tant que sujet, j’ai à choisir entre diverses possibilités qui ne sont pas toujours moralement équivalentes ; que je conserve en moi un passé qui y a laissé des traces ; que je puis me projeter dans un futur qui dépendra en partie de mes choix ; que ces choix s’appuieront sur mon passé pour construire le futur.

     Le sujet que je suis, devant un choix concret, va porter un jugement sur ce qui sera le mieux à faire dans ces circonstances. La conscience morale est la pointe la plus humaine de la conscience en général. A dire vrai, la conscience n’est vraiment humaine que si elle est morale et non seulement perceptive et neutre ou utilitaire. La conscience n’est humaine que si elle est ouverte à la question du bien ou tout au moins du meilleur possible.

La conscience est donc un acte. Quel en est l’organe ? C’est la raison. Non pas la raison raisonnante, étroite, mais la raison au sens large c’est-à-dire l’ensemble des facultés de connaissance de l’homme, sensibilité, mémoire, imagination, intelligence, raison discursive, y compris ce qu’on appelle le cœur… En d’autres termes le jugement de conscience est l’acte de la personne toute entière, ou si on préfère, de la personne dans toutes les dimensions de sa nature incarnée.

     Me voici devant un cas de conscience, c’est à moi de juger, à moi seul.

    Je suis médecin urgentiste, on m’amène un jeune homme, la jambe broyée par la chute de sa moto, dois-je l’amputer ou poser un autre geste chirurgical ?

     Je suis officier, mes hommes sont sous-équipés, j’ai l’ordre de tenir un col et je découvre que l’ennemi est plus nombreux et mieux armé que ne le croyait l’Etat-major. Je n’ai plus de communication. Une faible probabilité de tenir jusqu’à l’arrivée du gros de mes troupes. Il me faut choisir, il me faut décider. Mes hommes mourront peut-être inutilement, mon retrait peut aussi en mettre en danger d’autres. Les ordres ne suffisent plus, il me faut décider, nul autre que moi n’aura à en rendre compte.

     Je suis chef d’entreprise, la situation économique me contraint à licencier. Qui va partir ? C’est à moi de décider.

     Je suis père ou mère de famille, mon enfant semble s’engager dans une voie sans issue, mais je n’en ai aucune certitude absolue, c’est pourtant à moi de décider.

     Je suis un homme politique et mon parti veut me contraindre à voter une loi que j’estime contraire au bien commun.

     Il peut y avoir des ordres, des coutumes, une pression sociale, une opinion publique. Si je me rends à tout cela, c’est ma conscience qui l’aura décidé ; rien de tout cela ne saura masquer ma responsabilité. Si je me rends et cherche dans cette reddition une excuse, je suis un lâche. Il peut être raisonnable d’obéir à un ordre, de suivre le conseil de quelqu’un, de me ranger à l’opinion publique, c’est peut-être même parfois ce qu’il y a de plus raisonnable. Mais rien de tout cela ne peut m’exonérer de poser un jugement de conscience.

     L’homme qui pose un acte monstrueux – tel Eichmann - n’est pas toujours un homme mû par la méchanceté, c’est même bien souvent « seulement » un homme qui s’est abstenu de poser un jugement en conscience. L’homme qui pose un acte monstrueux est souvent le plus banal des hommes, le plus anonyme, le plus impersonnel. C’est la renonciation à la conscience qui dépersonnalise l’homme ; qui, au sens strict, l’aliène. C’est le recours à la conscience qui me fait devenir moi.

     Ce jugement n’est pas habituellement revêtu de certitude. La vie m’impose d’agir avec des contraintes de temps, le moment opportun à l’action ne se représente pas et c’est toujours dans une relative urgence qu’il me faut agir. Je n’ai pas le temps d’atteindre la certitude. Il me faut, dans ce temps qui m’est imparti par les circonstances, me forger une conviction.

     Le médecin urgentiste a un instant, l’officier quelques minutes, les parents quelques jours, le chef d’entreprise ou l’homme politique quelques semaines. Mais à un moment, il faut trancher, malgré l’incertitude et même il me faut trancher parce qu’il y a incertitude. Sans quoi, la solution s’imposerait à moi comme du dehors, il n’y aurait plus décision mais constat. Et le constat est encore un acte de conscience.

     C’est de cette conviction que je me serai forgée que doit résulter le choix. Et si l’homme doit être jugé[2], c’est sur l’adéquation entre sa conviction et son acte qu’il le sera. « Heureux celui qui ne se condamne pas lui-même dans la décision qu’il prend ! »[3]. De là découle qu’en toute rigueur de terme, nul homme ne peut en juger un autre car il nous est impossible d’accéder à la conscience d’autrui. Comme l’écrit Saint Paul : « Qui es-tu, toi qui juges le domestique d’autrui ? »[4] ; « Mais toi, pourquoi juges-tu ton frère ? Ou bien toi, pourquoi méprises-tu ton frère ? »[5] ; « Cessons donc de nous juger les uns les autres »[6]. Que l’on comprenne bien cependant qu’il ne s’agit pas là d’indifférence, d’une tolérance sans limite. Il ne faut jamais confondre le jugement des personnes et le jugement porté sur les actes. Le premier nous met à la place de Dieu, il est le fruit de l’orgueil ; le second relève de la tâche propre à la conscience humaine, il est lié à l’humilité car en jugeant les actes d’autrui, je reconnais par là-même le droit d’autrui à juger mes actes car la règle d’or – ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse - avant d’être un commandement, est le simple constat de l’égale dignité des hommes. L’homme est un être doué d’intelligence et le premier acte de l’intelligence est de juger. Le commandement qui m’impose de ne pas juger m’interdit seulement de me prononcer sur les intentions, sur la bonne ou la mauvaise volonté d’autrui.

     Ainsi, l’homme qui obéit à sa conscience peut être en paix.

     Mais ne canonise-t-on pas en affirmant cela celui qui se comporte avec légèreté, suit son caprice, n’en fait qu’à sa tête, bref celui qu’on nomme habituellement l’inconscient ? L’objection doit être reçue. Certes, il nous faut suivre ce jugement que porte la conscience mais une conscience digne de ce nom est une conscience qui porte un jugement fondé. Il faut juger, certes, mais il faut juger les yeux ouverts. Ouverts sur le bien, ouverts sur la réalité, ouverts sur l’appel divin.

 

(A suivre dans une semaine)



[1] Si, 15 ; 14 dans ce passage : réflexions sur la liberté

[2] « Tous en effet, nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu, car il est écrit : Aussi vrai que je vis, dit le Seigneur, devant moi pliera tout genou, et toute langue célébrera Dieu. Ainsi donc, chacun de nous rendra compte à Dieu pour soi-même », Romains ; 14 ; 10-12.

[3] Romains, 14 ; 22

[4] Romains, 14 ; 4

[5] Romains, 14, 10

[6] Romains, 14 ; 13

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pierrot rochette 01/02/2013 01:41

merci de votre beau texte sur Newman
bravo pour votre beau blogue
sur la liberté

permettez-moi de vous offrir
une de mes chansons
une vraie histoire vécue
écrite sur le thème de la liberté

SUFFIT D'UNE ALLUMETTE

COUPLET1

ma liberté
une nuit un orage
un jeune pouceux
que j'ai connu s'a route

à 25 ans
y a perdu son courage

j'ai 58
c'est pas grave un naufrage

l'un comme l'autre
pas de sac de couchage
rien à manger
une chance ma gourde est pleine

le jeune a mal aux pieds
j'le vois dans son visage
y va pleuvoir
y a d'la glace dans ses veines

REFRAIN

que je lui dis
suffit d'une allumette
pour enflammer ta vie

rêve d'une conquête
d'un grand feu sous ta pluie
d'un grand feu sous ta pluie

COUPET 2

ma liberté
une nuit un orage
j'ai dit au jeune
va dormir en d'ssous d'l'arbre

m'a prendre soin d'toé
m'a m'occuper du feu
mets mon manteau
tu vas t'sentir au chaud

une chance qu'on est
en d'ssous d'un sapinage
je casse des branches
chu mouillé d'bord en bord

la run est toffe
pendant que le jeune dort
je pris pour qu'il
retrouve son courage

COUPLET 3

ma liberté
une nuit un orage
au p'tit matin
chu complètement crevé

y mouille encore
mon feu est presque mort
le jeune se lève
y est comme énergisé

y fonce dans l'bois
y casse des gros branchages
y est en pleine forme
son feu m'monte au visage

sèche mon linge
lui son manque de courage
y m'sert la main
et reprend son voyage

REFRAIN FINAL

c'est lui qui m'dit
suffit d'une allumette
pour enflammer ma vie

j'te jure
que j'rêverai de ma conquête
d'un grand feu sous ma pluie
et le vieux
je te remercie

Pierrot
vagabond celeste

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conteur Simon Gauthier